Paf&kif au Québec

31/07/2017
ENDEMIX

L’interview du groupe de graffeurs de Paf&kif ressemble presque à un passage initiatique. C’est la rencontre avec des artistes qui disent ne pas en être mais qui offrent une riche expression picturale, avec un microcosme qui se veut inaccessible mais qui s’expose aux yeux de tous, avec un monde où l’individu se dissimule sous un blaz qui finalement synthétise tout ce qu’il est. Le graffiti ou l’art du paradoxe. En organisant de grands événements publics regroupant une bonne partie des crews du pays, Paf&kif aura au moins clarifié une chose : les graffeurs calédoniens ont du talent. À l’occasion de la création de la dreamteam Montréal qui participera du 9 au 13 août au festival Under Pressure dans la capitale du Québec, Kuby, Loan et Zay répondent à nos questions, maîtrisant avec brio l’art d’en dire sans jamais tout dévoiler des mystères que recèle l’univers du graff. 

Endemix : Depuis deux ans, le nom de Paf&kif résonne de plus en plus dans le monde culturel. Racontez-nous la création de cette association. 

Kuby : Avant même de penser à la création de l’association Paf&kif, une première réflexion sur le graff en Nouvelle-Calédonie s’est ouverte avec Alexia Duchesne, chargée d’action culturelle à la province Sud, la directrice du centre culturel de Dumbéa, Alice Pierre, et plusieurs graffeurs. On constatait que le graffiti était quasi absent de la Quinzaine du Hip-Hop de la province, mis à part le battle organisé par le crew ATM à Païta sur une demi-journée. À vrai dire, le graff s’est toujours positionné en marge de la culture hip-hop, ce n’est pas lié à la Calédonie. Les graffeurs sont souvent frileux de ces événements grand public où les artistes sont très exposés. On préfère rester incognito, cachés derrière nos blaz, nos bombes et nos bandanas ! Il n’empêche que le graff calédonien était vraiment très discret. On a voulu créer une structure qui permette à tous les graffeurs de se retrouver et de monter des projets communs, car même si on n’a pas forcément envie d’être reconnu à titre individuel, on a quand même envie de montrer notre art. On a créé l’association en janvier 2016 pour l’organisation de la première résidence de création et l’exposition Konexion lors de la fameuse Quinzaine en avril au centre culturel de Dumbéa.

Que signifie Paf&kif ?

Kuby : Le Paf signifie Paix, Amour et Fraternité. Le kif, c’est le plaisir ! Les valeurs initiales de l’association sont très inspirées par la Zulu Nation, cette organisation hip-hop internationale qui prône la non-violence et l’expression des tensions par la pratique artistique. Comme toutes les disciplines hip-hop, le graffiti permet de sortir son aigreur et sa rage et de transformer des énergies négatives en forces qui permettent d’avancer. (Loan sourit)

Loan : C’est vrai que le milieu du graff était très divisé. Personnellement, je fais partie du crew ATM depuis les années 2010 et je connaissais à peine les autres graffeurs. Quand on se voyait, c’était tendu. On recouvrait sans arrêt les graff des autres avec les nôtres. Ce qui aurait dû tenir dans le temps, était finalement  « repassé » très rapidement. 

Kuby : En Nouvelle-Calédonie, l’ambiance du graffiti est assez particulière : on ne retrouve pas vraiment les gangs et les tensions que j’ai pu connaître en France.                     La conséquence, c’est qu’il y a aussi moins de hiérarchie, moins de respect entre les graffeurs. Je vois souvent des fresques taguées dès le lendemain de leur réalisation. Tout le monde met son blaz sur tout le monde. En Métropole, ça peut coûter cher de poser son nom sur l’œuvre d’un autre. Avec Paf&kif, on souhaite aussi transmettre ces valeurs aux futurs graffeurs. 

Zay : Paf&kif a apporté une très bonne dynamique au graff calédonien. Je peins beaucoup tout seul mais j’aime aussi faire partie d’un ensemble. En nous voyant tous travailler sur une même fresque avec autant d’interactions, sans ego lors de l’événement Paf’Event en 2016, les graffeurs internationaux étaient persuadés qu’on était un crew de graff et pas juste une association de groupes. Ils ont pris la création en photo et l’ont postée sur leurs pages Facebook suivies par des milliers de gens : maintenant les Calédoniens sont visibles !

Quelles sont les valeurs du graff ?

(Silence. Hésitation. Silence)

Kuby : Le graff est un moyen de laisser la trace de son passage dans un lieu, et plus généralement sur Terre car on est tous mortels. C’est aussi un fantasme de super héros, un art qui permet d’exprimer son alter ego, de sortir du lot. Quand on sort pour graffer en vandale, l’adrénaline monte, on se cache sous les capuches, on joue au chat et à la souris.                                    

Zay : On veut que nos blaz et nos fresques soient vus mais paradoxalement, on veut rester dans l’anonymat. On va chercher l’emplacement le plus visible, le plus haut pour qu’ils ne soient pas recouverts ou effacés.

Cette pratique vandale est au cœur des débats au sujet des détériorations de l’espace public entre les graffeurs et certains citoyens. Quels sont vos arguments ?

Kuby : On ne cherche pas à détériorer mais à embellir. Sauf que les notions de beau et de laid ne sont pas universelles. De toute façon, pour moi le débat ne se situe pas à ce niveau, car un graffeur reconnu sur la scène artistique pourra s’installer où il veut. La vraie question, c’est la notion de propriété et la privatisation de l’espace public par certains qui veulent que « public » rime avec « neutre ». 

Loan : Beaucoup de monde râle contre le graffiti, mais peu de gens se plaignent des panneaux publicitaires qu’on nous impose dans cet espace qu’on dit public. On n’a pas choisi de voir des quatre par trois à tous les coins de rue et pourtant…

Kuby : Contrairement à ces affiches, les graffeurs réalisent leurs œuvres sans aucune attente en retour : pas de reconnaissance du grand public, pas d’argent. À mon sens, c’est l’une des dernières pratiques artistiques à ne pas s'inscrire dans une démarche commerciale. Peu de personnes font encore des choses sans rechercher un quelconque intérêt…

Pourtant le street art est une discipline à la mode, avec des œuvres cotées sur le marché de l’art. 

En chœur : Oui, mais le street art, ce n’est pas du graffiti !

Kuby : Le street art, c’est la version fast food du graff. Les street artists cherchent le concept le plus commercial, qui se reproduit le plus facilement, pour se vendre le plus rapidement. On perd toute la spontanéité du flow, cette gestuelle de la bombe de peinture à la base de l’art du graff. Finalement, ce sont presque les galéristes qui ont créé le mythe du graffeur avec tout ce qui l’entoure, la violence, l’insécurité, les dégradations, parce qu’à l’inverse le street artist était beaucoup plus sage, même si on fait passer son travail pour une expression anti-système. 

Le programme 2017 de Paf&kif

> Konexion II, Exposition au centre culturel de Dumbéa. Jusqu’au 30 juin

> Dreamteam TG988 à Montréal, du 31 juillet au 17 août, Kuby, Loan, Zay et Yekso participeront au festival Under Pressure, avec la réalisation d’une fresque aux couleurs calédoniennes, une exposition à la galerie Fresh Paint et un battle de graffiti sur l’événement Beaux Dégâts.

Culture graff

En vidéo (disponible sur Youtube)

322.1 Art sous pression, de Marc Verdenet, 2007

Bomb It, documentaire de Jon Reiss, 2007

Writers, 20 ans de graffiti à Paris 1983-2003, de Marc-Aurèle Vecchione, 2004 

Style Wars, film mythique de Tony Silver, Henry Chalfant sur les origines du mouvement hip-hop à New-York, 1983

Les livres

> Y’a écrit Kwa ?, Le graffiti expliqué aux curieux et aux débutants, Frank Sandevoir, 2008

> Spraycan Art, Henry Chalfant, 1987

> Subway Art, Martha Cooper et Henry Chalfant, 1984

Texte : Claire Thiebaut 2017

Photo : 1.Pix 2017

Extrait d'Endemix #19 juin-août, consultable en ligne

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