Marcus Gad

23/03/2017
ENDEMIX

Mi-février Endemix a rencontré Marcus Gad. En cette chaude saison, le reggaeman porte un gros bonnet de laine : un oubli de l’hiver métropolitain dont il est fraîchement revenu ou un accessoire de style ? On se permet de taquiner l’artiste qui, fort d’un début de carrière prometteur en France, n’a rien perdu de son humilité et de sa disponibilité. Tous ses dires seront consacrés ou dédiés au pays. Il ne dira qu’une et unique fois, « Marcus Gad, c’est moi », et poursuivra « mais sans les autres, je ne suis rien ». Sur son nouvel album Chanting, à paraître en avril, s’affiche désormais le nom du groupe Marcus Gad&Tribe, une petite entreprise qu’il met doucement en route, à coups de choix savamment mûris et de dur labeur, sans jamais se laisser dépossédé de ce qu’il est, ni perdre de vue d’où il vient.

Endemix : Bonjour Marcus. Comme on retrouverait un vieil ami, on a envie de vous demander tout simplement « Comment ça va ? » ! 

Marcus Gad : (rires). Ça va très bien ! Content d’être de retour pour quelques mois. Cela fait un an que je suis en France et ce n’est pas toujours facile de garder le lien avec la Calédonie, alors je tenais vraiment à rentrer.

Qu’avez-vous vécu pendant cette année métropolitaine ? 

Ce fut une année 100 % dédiée à la musique, avec la tournée de l’EP Purify sorti début 2016 et l’enregistrement du nouvel album Chanting à Paris. Tout s’est organisé suite à des – bonnes  rencontres ! La tournée a été mise sur pied par Talowa Productions, l’une des plus grandes boîtes françaises de reggae. J’ai pu entrer dans leur catalogue grâce à mon manager et bon ami Ugo Frézal. Je l’ai rencontré quand je jouais dans les rues de Paname il y a cinq ou six ans, alors qu’il était justement en stage chez Talowa. Quant à l’album, on l’a enregistré dans les mythiques studios Davout. On a pu passer la porte de ce légendaire endroit grâce à Clément Thouard, alias Tamal, un ami ingénieur du son. Une fois à l’intérieur, la musique a fait son œuvre et on a pu enregistrer dans ce superbe espace ! 

Chez Talowa et a fortiori dans les studios Davout, vous ajoutez votre nom à une liste de très grands artistes internationaux. Comment garde-t-on la tête froide quand on est le premier Calédonien à faire résonner sa musique dans ces murs chargés d’histoire ? 

On considère d’abord que c’est une belle chance et on remercie sa bonne étoile ! On veille à rester humble, car face à Ray Charles, Nina Simone, Miles Davis, Manu Dibango ou Alpha Blondy, et tous ceux qui ont habité cet espace, on réalise qu’on est encore bien peu de chose... Ensuite, je sais aussi que cela représente beaucoup de travail. Il y a un an, je n’avais pas vraiment envie de m’installer en France. J’avais bien conscience que personne ne m’attendait. Mais je crois au sacrifice du départ, rien n’arrive sans rien et finalement, j’ai été très bien reçu, entouré et conseillé. Dans l’univers reggae flotte toujours cette part de simplicité et de respect qui nous pousse à porter nos messages plus haut que nos vanités personnelles. Garder les pieds sur terre est notre marque de fabrique, même si nous sommes tous de doux rêveurs !

Pour qui ou pour quoi chantez-vous ? 

Pour le public ! Pour les moments d’échange que peut ouvrir la musique… Sans le vouloir, sans aucune préméditation, c’est ce qu’il s’est passé avec Jean-Yves du groupe A7JK. En 2015, Janice nous propose de reprendre le titre « Cotton Fields » de Creedence Clearwater Revival pour son émission L’Akoustic. Pour être sûre que le live se déroule bien, elle souhaite que nous répétions un peu. Aucun souci, mes musiciens Jun Vandange et Nicolas Le Yannou, et moi partons à la rencontre d’A7JK à Pombei et là, se crée une connexion presque immédiate entre nous. Un lien musical très fort, spirituel aussi, alors que, sur le papier, nous ne semblons n’avoir rien en commun. Et le public a totalement adhéré, les gens nous ont demandé de jouer cette chanson des centaines de fois, en boucle parfois ! On n’a pas voulu devenir une image d’Épinal du destin commun, lui le chef de tribu et moi petit blond aux yeux bleus, mais force est de constater que parfois, il vaut mieux mettre les choses en pratique plutôt que d’en parler pendant des heures…

Quel accueil vous réserve le public hors de Nouvelle-Calédonie ? 

Le public est assez captivé par les Outre-Mer. Il y a cette fascination du lointain. Les amateurs de reggae sont aussi très préoccupés par la liberté et le respect des peuples et régulièrement j’en viens à discuter de la situation politique de la Calédonie. J’essaie de rendre compte de la réalité sociale, de revenir sur l’histoire du pays, en racontant d’abord ma propre généalogie, la première génération de ma famille arrivée les chaînes aux pieds… Finalement, les gens ne veulent plus du cliché, ils attendent une vision réaliste et des avis.

Dans les clips de vos chansons, que vous tournez sur le Caillou, vous donnez à voir une autre facette de la Calédonie, une nature luxuriante, l’attachement à la terre et la vie des habitants de tribu…

C’est une autre façon de faire découvrir le pays, comme avec la vidéo de « Life is Precious » que nous avons tournée chez Jean-Yves. Il nous apprend à confectionner des bwanjeps, ces instruments en forme de battoir en écorce. Une fois postée sur internet, j’ai eu beaucoup de questions sur la découpe de l’écorce, sur le pliage… On n’avait pas prévu de filmer ce moment. L’idée revient à Jean-Yves et en fin de compte, on a utilisé les images pour le clip presque sous une forme documentaire. En ce début d’année, on va tourner le clip du titre « Kanake » et on va profiter encore une fois de toutes les beautés de l’île, qui donnent un ancrage bien local à mes chansons. Ici on n’est pas à Kingston-Jamaïque où il suffit de poser la caméra dans la rue pour avoir toute l’imagerie du « quartier », du reggae originel avec des gamins qui courent partout et les vieux qui fument sur les trottoirs d’une ville poussiéreuse. Nous avons une identité visuelle bien différente, tout aussi forte et évocatrice, et c’est cela que j’ai envie de montrer !

Justement que voulez-vous transmettre ? 

Ma musique n’est pas un reggae particulièrement contestataire bien que certaines chansons, comme « Purify », soient plus engagées. Je préfère chanter en faveur d’une cause plutôt que de critiquer, chanter pour la paix plutôt que contre la guerre. Chanting – titre de mon nouvel album – signifie « psalmodier », chanter pour quelque chose de supérieur, une ode à la nature, à la spiritualité quelle qu’elle soit, à l’humanité unie par un destin commun, mais dans une dimension plus large que la Nouvelle-Calédonie, à l’échelle de la planète. Ce n’est pas mon message, ces chants ont déjà été portés par des bien plus grands que moi. Quand on a enregistré l’album à Paris, l’immense Ken Boothe est passé par le studio et on a discuté du reggae à son époque, dans la Jamaïque des années 1970, quand il était difficilement concevable pour un blanc de chanter ce genre de musique. Lui-même d’ailleurs n’était pas particulièrement pour. Mais grâce au fort message d’émancipation et d’unité que véhicule le reggae, beaucoup de choses ont évolué, et aujourd’hui lui aussi nous dit de ne jamais laisser personne insinuer que nous ne pouvons pas jouer de reggae car nous sommes blancs ou de quelconque autre origine. Des anciens comme lui et Bob Marley ont chanté toute leur vie pour qu’un jour noirs et blancs puissent s’asseoir et manger à la même table ! Aujourd’hui, le reggae est une musique de toutes les couleurs, mais j’ai bien conscience que les mentalités ont évolué et que quelques dizaines d’années auparavant, le monde n’était pas le même. Il a évolué grâce à la musique, entre autre. C’est aussi ça mon message ! 

Que faites-vous pour changer le monde, concrètement ? 

Ah, vaste question ! Je pense que la musique a vocation à soigner les âmes, elle change les gens en bien et je crois vraiment que l’humanité ne pourrait pas vivre sans. Dans ce sens, même si la musique n’est pas une chose palpable, elle contribue à transformer concrètement le monde dans lequel nous évoluons ! À distance – et à plus petite échelle –, j’essaie de continuer à travailler pour le pays. Tout récemment, avec mon pote Nico, professeur de musique à Hienghène, nous avons terminé un enregistrement avec les élèves de 6e et 3e (en 2016, ndlr), pour poser leurs voix sur un de mes titres. Nicolas a mené un travail pédagogique formidable, en traduisant les paroles et en développant une vraie recherche sur les textes. Jun est venu pour enregistrer les chants. Nous avons voulu faire un produit de qualité, un projet dont les enfants pourraient être fiers, un exemple de plus pour montrer que « faire des trucs clean », ce n’est pas nécessairement « faire un truc de Zoreille » ! 

Que voulez-vous dire ? 

C’est un ressenti très personnel… J’ai l’impression que beaucoup d’artistes calédoniens ont parfois peur de se mettre en avant et n’osent pas se laisser aller à de grandes ambitions, viser une carrière ou une renommée internationale, alors qu’ils ont tout le talent nécessaire ! À travers nos projets musicaux, on essaie aussi de faire comprendre à tous qu’on n’est pas « moins quelque chose » parce qu’on vient d’une petite île. Nous aussi pouvons être exigeants et perfectionnistes, et ainsi produire des chansons qui feront le tour du monde ! Notre démarche commence à être entendue, car Jun, dans son studio de l’Anse Vata, accueille de plus en plus de groupes de Brousse et des Îles - comme A7JK - qui descendent spécialement pour répéter avec lui. 

Vous êtes très lié au monde kanak. Vous vous inspirez de sons traditionnels, reproduisez des motifs de bambous gravés sur votre pochette d’album… Vous êtes-vous approprié cette culture ? Avez-vous la légitimité nécessaire pour en faire bon usage ? 

J’ai longtemps réfléchi à ces questions, tous ces choix sont les fruits de longs questionnements ! Pour moi, le destin commun c’est aussi d’épouser la culture de l’autre et en être fier comme de la sienne, fusionner pour ne faire qu’un… (pause). Bien sûr, j’ai reçu des critiques, parfois blessantes, mais on sait qu’on œuvre pour une cause juste, qu’on est soutenu par des aînés comme Jean-Yves qui nous a ouvert lui-même les portes de sa tribu, parce qu’il a compris que se rencontrer, ce n’était pas obligatoirement courber l’échine, qu’on peut créer à deux, sur un pied d’égalité et montrer aux autres la voie du vivre ensemble. Quand j’étais plus jeune, j’allais quelquefois en tribu, et les choses ne se passaient pas toujours aussi bien que maintenant. La musique ouvre réellement les portes lorsqu’on arrive avec des projets et un esprit de partage. On ne vient pas se gaver dans les tribus, prendre le maximum de sons ou de motifs et repartir comme des voleurs. On vient rencontrer les gens, s’inspirer, échanger, travailler ensemble. Mon ultime objectif, c’est de placer la Calédonie sur la carte musicale mondiale, même si le reggae n’est pas la musique typique du pays, rien n’empêche de le colorer avec des influences 100 % kanaky !

Vos deux premiers albums étaient signés en votre nom. Sur le dernier album, Chanting, vous avez inscrit Marcus Gad&Tribe. Qui sont les artistes qui vous entourent ?

Sur scène, nous sommes six : trois musiciens du groupe roots Rockers Disciples et deux ex des Banyans, autant dire des artistes bien accomplis. J’écris mes textes à partir de mélodies composées à la guitare, j’ajoute parfois les lignes de basse, puis les musiciens se greffent et on réalise les arrangements ensemble. Je rêve d’intégrer une ou deux choristes, mais chaque chose en son temps ! Voici pour l’équipe en France, mais au pays, j’ai plein d’autres amis ! (voir encadré) J’espère un jour avoir les moyens de monter ma propre tournée et à ce moment-là, j’inviterai des musiciens du pays. Marcus Gad, c’est moi, c’est mon nom, mais sans les autres, en France, en Nouvelle-Calédonie, rien ne serait possible. Je pense qu’il faut toujours garder cela en tête, être dans le partage et la bienveillance, au risque de voir la jalousie arriver très très vite… Pour moi, c’est une sincère esthétique de vie, donc pas vraiment un effort !

Marcus et ses amis

Jun Vandange, musicien et ingénieur du son, Gadda Studio

Jun est comme un frère pour Marcus, à ses côtés depuis le début de l’aventure. Dans leurs deux projets artistiques, on retrouve la racine Gad, qui représente le mois de novembre dans le calendrier rasta des douze tribus d’Israël, les acolytes étant nés tous deux sous le signe du Scorpion.

Jean-Yves Pawoap, musicien et leader du groupe A7JK

Très présent dans l’interview, Jean-Yves semble être une des figures tutélaires de Marcus. En octobre dernier, le jeune artiste calédonien se produisait sur la scène de l’Olympia, en première apartie de Naâman. Pour jouer leur titre en featuring « Kanaky-New Caledonia », Marcus a fait résonner la voix du chef de Pombei dans la célèbre salle parisienne. 

Julien Perraud, dessinateur, graphiste

Encore une histoire d’amitié basée sur une fusion d’esprit, une même vision de vie. « Je voulais que la pochette de l’album soit aux couleurs de la Nouvelle-Calédonie associées à d’autres motifs comme des mandalas indiens. J’ai donné à julien quelques pistes graphiques comme des bambous gravés et il a réussi à créer en une seule fois le visuel que j’avais en tête ! »

Extrait d'Endemix #18 - Mars-Mai 2017, consultable en ligne

Propos recueillis par Claire Thiebaut / 2017

Photo : Marc Le Chélard / 2017

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