Hip-Hop, Forme toi !

06/04/2017
ENDEMIX

En décembre dernier, le centre culturel TJibaou résonnait d’une musique qu’on a peu l’habitude d’entendre dans ses murs. Les « hip-hopeurs » du pays s’y étaient donné rendez-vous pour dix jours de formation intensive. Une grande première sur le territoire, qui porte ses fruits pour certains des seize danseurs à qui s’ouvrent déjà de nouveaux horizons professionnels. Flashback sur une initiative de la province Sud et des grands frères du milieu hip-hop calédonien. 

Quelques têtes connues de la culture se pressaient le 15 décembre dernier pour assister à une représentation de hip-hop dans la grande salle Sisia. Plus habitués aux espaces des quartiers comme Le Rex ou au damier de la place des Cocotiers, les jeunes danseurs ont pu offrir au public la restitution de la formation dispensée par Thomas Raymond – directeur de l’association Attitude à Montpellier et organisateur du BOTY, le Battle of the Year –, Mohamed Belarbi – l’un des fondateurs du crew Vagabond en Métropole –, et Quentin Rouillier et Florence Vitrac de la compagnie Moebius, secondés par Yoan Ouchot. Elle est une étape intéressante de la formation de formateurs en hip-hop, de par la qualité et la diversité des enseignements reposés. Alexia Duchesne, chargée d’actions culturelles à la province Sud, revient sur la genèse de cette action : « Les projets de la formation des danseurs hip-hop remontent au début des années 2010, à l’occasion du premier BOTY NC. Thomas Raymond et nous, direction de la Culture de la province Sud, souhaitions déjà mettre en place des stages et des masterclass pour les artistes ». Les premières tentatives pour structurer le milieu hip-hop amorcent  quelques réflexions chez les pratiquants mais semblent encore très précoces pour ce petit vivier jeune et amateur, pas forcément réceptif aux enjeux professionnels. En 2015, la sélection de danseurs calédoniens qui s’envolent pour le BOTY France, se heurtent à plus fort qu’eux techniquement et surtout éprouvent de nombreuses difficultés à se positionner dans un univers hip-hop métropolitain plus mature. Reviennent alors au grand jour les problématiques de formation professionnelle. 

La rue ou la scène ?

Qu’on se rassure, ces préoccupations ne sont pas propres à la Nouvelle-Calédonie. Même en France, il n’existe pas encore de diplôme d’État pour le hip-hop. Car ce sont les fondements mêmes de cette culture qu’il faut prendre en compte avant de sanctuariser des formations et des circuits de diffusion. Née dans les années 1970, dans les quartiers noirs de New York, elle est une expression urbaine, underground, revendicative, éloignée (rejetée) des schémas culturels types et plus encore des sphères institutionnelles. Les artistes, rappeurs, beatboxers, graffeurs, n’ont eu d’autres choix que de développer une pratique autodidacte, dont les codes passent par l’oralité, à la frontière entre reproduction sociale et enseignement artistique. La danse hip-hop n’a pas fait exception, elle était même la discipline la plus facilement accessible : pas d’instrument ni de matériel coûteux, la rue comme terrain de jeu, la danse est un art gratuit tant que le corps fonctionne. Elle se développe à mi-chemin entre l’art chorégraphique et la compétition sportive. Aujourd’hui encore, les danseurs ont une vision très performative, enchaînant les figures de style périlleuses pour « tout donner » pendant les battles. Alors que beaucoup de danseurs calédoniens sont très sollicités par les établissements scolaires et les centres culturels pour dispenser stages et ateliers, il était nécessaire de reconsidérer leur pratique, pour les professionnaliser et leur donner les outils pédagogiques.

Comprendre la danse dans son ensemble

À l’initiative de la province Sud et des pionniers du hip-hop calédoniens, comme Bertrand Oukajo, Emile Caihe, Hassan Xulue ou Yoan Ouchot, un groupe de réflexion a vu le jour, incluant les leaders de crew UBC, Résurrection, Saïan Breakers, Thug School, et Quentin Rouillier, chorégraphe très impliqué dans la formation des danseurs. S’y greffent deux grandes figures du hip-hop métropolitain, Thomas Raymond et Mohamed Belarbi. Ensemble, ils définissent les contours de la formation au programme ambitieux. « Fondamentaux de la danse, création chorégraphique, méthodologie de projets culturels, pédagogie et animation d’ateliers, connaissance des publics, découverte des réseaux professionnels de France… » Théorie et applications pratiques ont rythmé les dix jours. « Ils se sont confrontés à la difficulté d’animer les stages du programme Danse Ma Ville avec des enfants de 4 à 12 ans », s’amuse Alexia Duchesne qui loue l’engagement des profs en herbe qui n’ont rien lâché. Parce qu’ils dansent souvent jusqu’à se blesser, parfois sévèrement, une approche nutritionnelle et anatomique était nécessaire. « On s’est aperçu qu’ils avaient souvent des visions fausses de leur propre corps et sur les pratiques alimentaires en rapport avec leur dépense physique. » 

Nouveaux acquis

Après dix jours au centre culturel en formule internat, formateurs compris (pour garder l’esprit communautaire du hip-hop et faciliter la libération de la parole), les seize jeunes ont offert au public une restitution de leur travail. Les impétrants s’en sont donnés à cœur joie et ont proposé une mise en abyme de leur récente expérience, dansant et théâtralisant les réunions préparatoires, l’apprentissage des règles de vie en troupe, les techniques de construction de spectacle qu’ils ont acquises, narrant les difficultés rencontrées, les chutes et les découragements. Ils ont fini par la visite du Chemin Kanak animée par la troupe de danse We Ce Ca, une grande première pour certains qui ont découvert une partie de leur histoire culturelle. Un projet de réinterprétation de cette narration en danse hip-hop est actuellement en travail entre les étudiants et les équipes du centre. Le spectacle-laboratoire s’est achevé sur une belle chorégraphie hip-hop/danse traditionnelle avant que les artistes ne relâchent la pression lors d'une grande démonstration de danse décomplexée. Après cette explosion d’énergie, Léonard Sam, président de la commission Culture de la province, très attentif à la représentation, a clôturé la matinée en remettant à chacun des stagiaires un diplôme récompensant le travail accompli. L’élu a souligné « la compétence et l’appétence des danseurs », se disant « très agréablement surpris par leur niveau » et insistant sur « l’importance de la formation à la pédagogie car ce n’est pas parce qu’on parle français qu’on peut enseigner le français ». Puis, lors d’un émouvant moment, les jeunes danseurs ont chacun été appelés pour recevoir leur certificat, s’avançant sous les hourras de fierté de leurs collègues. Et Quentin Rouillier de conclure :  « Un diplôme d’État, c’est 600 heures de formation. Ils viennent d’en suivre 150 ! ». On tient le bon bout !

La BEA,bourse d’enseignement artistique de la province Sud

Vous désirez vous perfectionner dans des écoles de formations artistiques supérieures ? La province Sud décerne une bourse d’enseignement artistique. Vous devez justifier d’une pratique initiale en Nouvelle-Calédonie. La sélection s’effectue dans un premier temps sur dossier puis sur audition, ou présentation des travaux pour les plasticiens. 

Toutes les informations sur le site de la province Sud.

Dossier de candidature à retourner avant le 31 mai 2017

Texte : Claire Thiebaut / 2017

Photos : Province Sud / Fabrice Wenger 2016

Extrati d'Endemix #18 - Mars-Mai 2017, consultable en ligne

 

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